vendredi, janvier 13, 2006

Saint Emilion

Je t’ai trouvée sur une île à l’autre bout du monde, j’avais sûrement la tête à l’envers déjà, quelque part entre l’équateur et le tropique, tu étais cette femme menue, charmante dont on fait rapidement une amie ; tu étais dépourvue toi aussi de cet instinct grégaire qui pousse la plupart à se déplacer en troupeaux dans un lieu étranger. Tu préférais travailler tard et t’isoler pour affronter seule ton mal du pays, ou parfois me faire la grâce d’une discussion à bâton rompu dans les salons de l’hôtel, au bord de la piscine ou dans ma chambre au sixième. Quelques fois, en journée, pour me rafraîchir de cette touffeur permanente, je quittais l’atelier et je venais prendre un peur d’air frais dans le local où tu avais aménagé l’atelier de dessin. Je regardais tes mains traçant avec assurance un motif à l’encre de Chine ou révélant le relief d’une porcelaine de ton légendaire crayon bleu. J’étais fascinée par tes mains, émue par l’application avec laquelle tu travaillais à donner vie à ces quelques objets inertes.

Grâce à toi, pendant ces soixante jours, je peux affirmer que je n’ai jamais été seule, même si solitaire de nature, j’ai toujours trouvé auprès de toi, un regard, une écoute, un rire partagé. Vers la fin de mon séjour, lorsqu’il nous a été donné d’échapper un peu à la mangrove et de passer deux journées entières en pleine mer, c’est avec toi que j’ai fait ce court voyage. Avec toi que j’ai assisté à la splendeur du soleil enflammant la Mer de Chine. Tu étais la plus petite femme de l’équipe et le staff tout entier avait pour toi des égards touchants. Tu dessinais sur le pont de la barge et moi, pendant ce temps je répondais aux questions intriguées d’un matelot sri-lankais qui m’a fait des yeux tous ronds quand il a compris que non, à 34 ans je n’étais pas mariée, et non plus je ne vivais pas pour autant chez mes parents, que j’assumais ma propre vie et ne demandais rien à personne. Il a changé de sujet et entrepris de me montrer sa technique de pêche au thon.

Vers la fin de Juillet, j’ai repris l’avion pour Singapour, puis Paris. Tu es restée pour quelques jours encore. J’ai pensé ne plus jamais te revoir, à cause de ma vie, comme elle était. J’avais pris ces moments comme un simple cadeau de la vie sans plus d’exigences.

C’est un an plus tard, en passant par le Sud que tu t’es rappelée à mon bon souvenir, j’étais éberluée d’avoir compté un tant soit peu, ma copine de l’époque elle était stupidement jalouse, et soupçonneuse, elle a un peu gâché mon plaisir, mais le contact était repris, tu as été plus futée que moi dans cette histoire.

Au printemps de l’année suivante, j’ai eu ce besoin irrépressible de faire la lumière sur le désastre de mon enfance, de parler de dire, de savoir si j’avais été la seule dont la vie avait été meurtrie, presque détruite. J’ai repris la route du nord, voir ma soeur, ma soeur unique, ma soeur louve. En chemin j’avais tellement besoin de réconfort, j’ai programmé en secret de passer une soirée chez toi, nous avons parlé, rit, tu m’as donné la chaleur de ton foyer, le rire de tes enfants, ton amitié une fois encore. J’ai repris la route, faire ce que j’avais à faire. Au retour, j’avais cette envie de te voir, mais une timidité soudaine de ne pas bousculer, déranger la vie de ta petite famille. Je me suis arrêtée sur une aire d’autoroute à quelques kilomètres à peine de toi, et je t’ai appelée, pour te dire l’immense merci que j’avais au fond de la gorge, et que c’était fait, que j’avais libéré ma parole.

Ma vie sentimentale s’est poursuivie jusqu’à son désastre, jusqu’à son trop-plein, j’ai cherché une autre voie, un autre job, j’ai mis toutes mes affaires dans ma voiture et je suis partie vivre ailleurs, dans une caravane en Ardèche. Je t’ai envoyé une carte, lapidaire, pour dire que j’avais tout changé, et que j’avais renoué avec la liberté. Je n’ai pas donné d’adresse. Comment tu t’es débrouillée pour retrouver ma trace reste un mystère, j’ai miraculeusement reçu de toi une lettre. Ma vie a basculé à cet endroit précis.

A partir de là, j’ai commencé a sentir en moi cette envie de tes yeux pers, de ta voix rauque, de tes mains qui dansent, de ton sourire. La vie a fait le reste. Il fallait que l’on se rencontre, il le fallait, nous le savions toi et moi. D’épisodes en péripéties, tu es venue me voir dans le studio où j’avais emménagé avant l’hiver, un lit chiné je ne sais plus où, des caisses en bois, une étagère en pin, des tréteaux, un planche, tout mon univers. Je me souviens d’avoir préparé ta venue avec fébrilité, mis mes économies de l’époque dans l’acquisition de draps neufs, d’oreillers et d’un couette moelleuse. Je préparais un nid, je préparais vraiment notre nid. Tu pouvais m’envoyer sur les roses, me tenir gentiment à distance. Je préparais notre nid. Un montagne Saint-Emilion pour élixir.

J’ai eu peur pendant tout le temps de ton voyage, toutes les peurs, peurs que tu ne viennes pas, peur qu’il t’arrive quelque chose sur la route, peur qu’on me prive de toi. Le pied de grue sur le parking et enfin tu es là. Je suis terriblement émue, parce que je suis terriblement amoureuse. Je crois que tu le sais. Le temps d’un apéritif et d’un repas frugal, le temps de conversations graves et de confidences, le temps de s’abandonner à cet instant complice. Tu m’écoutes et tu m’entends, je suis tellement avec toi, ce soir là. Un déclic, une chance, je contourne la caisse en bois qui nous servait de table, je veux te donner un baiser amical pour toute la tendresse que tu déverses sur moi, tu poses ta main sur ma joue et tu prends mes lèvres. Mon coeur n’est pas assez grand pour me contenir, ni mon cerveau pour comprendre. Tu m’expliques le reste au creux du lit que j’avais si amoureusement préparé. Je passe une nuit, un jour, une nuit encore hallucinée. Ton départ me torture, il me reste le reste du temps pour comprendre, pour croire, pour douter, pour me persuader que tu vas vouloir faire marche arrière, parce que ce n’est tellement pas ta vie jusque là, le temps de préparer des excuses peut-être, de se retirer en beauté, avec dignité. Mais ta voix m’interpelle chaque soir au téléphone, ta voix qui me dit « pourquoi t’es pas là ? ». Je succombe, je t’aime, j’ai peur de te perdre.